Bolivie - carnet 7

18.10.03 : Les Gringos de La Paz


Avons- nous rêvé? Aurions-nous pu seulement imaginer vivre dix jours de guerre civile à La Paz? Eh bien NON!
A vrai dire, au-delà du fait que nos nouvelles ont été des plus restrictives ces quatre jours derniers (vous comprendrez sûrement au fur-et-à-mesure de notre récit...), cette semaine fût des plus particulières dans notre voyage en Bolivie. Du coup on va se rattraper dans l’écriture...accrochez- vous et bonne lecture!

...Entre parenthèses, prisonniers d’un conflit social des plus violents qui a fait 74 morts et 400 blessés (chiffres officiels, la verité restera cachée...), nous avons encore du mal à réaliser ce que nous venons de vivre.
Dans notre dernière „lettre", nous faisions état de cette situation mais nous avions omis de vous raconter comment et de quelle manière la vie s’est organisée. Pour commencer par une journée „ordinaire", coincés entre les blocus, grèves, et manifestations, La Paz à réellement changé de visage (et ce depuis samedi dernier). Plus d’essence donc plus de véhicule. D’ordinaire chaotique et bruyante, la capitale est devenue silencieuse. Plus d’approvisionnement en gaz et nourriture donc des denrées alimentaires de plus en plus difficiles à trouver (pas de pain, quelques fruits,des pâtes...).
 La Paz s’est muée en marché noir. Une ville en état de siège qui s’éveille le matin avec quelques étals ouverts jusqu’à 10h00, des gens pressés de s’approvisionner en biscuits et boîtes de thon vendus dans la rue...Bref, une atmosphère particulière! (il ne manquait que les tickets de rationnement).
 
 Soudain, les premiers manifestants (campesinos= paysans venus de l’Alto) commençent à descendre les rues et se rassembler sur la place San Fransisco, scandant des slogans anti-gouvernementaux du genre : „A mort Goni!"(surnom donné au président démissionnaire Gonzalo Sanchez de Lozada), „Goni assassin!",... Ainsi, depuis plusieurs jours, la ville, assiegée par des milliers de personnes, ressemble à un champ de bataille.


Les rues pavées (demontées pour ériger des barricades), poubelles éparpillées et fumantes au petit matin, vitres brisées, bâtiments (pour la plupart officiels) brulés,...Un spectacle déroutant et désolant! Que faisions-nous alors de nos journées?...L’Ambassade de France (ceci dit relativement sympathique!) nous appelle pour rescencer les noms des derniers francais présents à La Paz et nous demande gentiment de rester à l’interieur de la guesthouse... Primo (question basique), comment faisons-nous pour manger? Vendredi, elle nous rappelle pour rejoindre d’urgence le gymnase du collège franco-bolivien, gardé par les forces spéciales... histoire de nous mettre en sécurité (rations militaires prévues au passage!).

 D’accord...Mais comment se rendre la-bas sachant que l’ambassade se trouve tout au sud de la ville, chez les riches (à 3200 metres)...comment faisons-nous avec plus d’1 heure à pied, avec nos sacs, chargés comme des lamas, et les rues ponctuées d’affrontements violents entre manifestants et militaires?... Bref, de toute facon, on ne souhaitait pas bouger! Si si ! En plein coeur du conflit, nous avions envie d’y participer (à notre manière!). C’est donc avec nos armes (appareils photos, camera, et langues pour s’exprimer...) que nous sommes descendus dans les rues et les places, au beau milieu de la foule! Une population animée mais ravie de nous accueillir pour être filmée et prête à répondre à toutes nos questions..."Merci de dire à l’Europe ce qu’il se passe" (du moment que vous n’êtes ni chilien ni americain, tout va bien!). Bon, d’accord, pas très équipés pour les gaz lacrymogènes qui débouchent le nez sans problème, on a tout de même réussi à se faire embauchés par quelques journaux en France et au Luxembourg pour envoyer nos temoignages (Liberation, le Republicain Lorrain, La Voix). La presse européenne ne pouvant se rendre sur place (aéroport fermé, barrages routiers,...). Finalement, le tournage-découverte de la Bolivie étant en stand-by, cela nous a permis de faire autre chose qu’attendre, attendre, et preparer des plans pour sortir de La Paz... 
Côté logistique, nous occupions nos soirées (entre deux articles) en compagnie d’autres ressortissants étrangers (americains, anglais, norvegiens et belges une fois!) pour mettre nos ressources alimentaires en commun et faire de nos dîners, „un véritable festin"!


 Les boîtes de thon à la mayonnaise, les pâtes et les biscuits secs devenaient soudain succulents. Entre deux cervezas (bière locale qui sent le poulet!), nous échangions nos points de vue sur la situation et esperions chaque jour, entre deux blagues, la fin du conflit. Bref, pas toujours évident d’être patient mais cette experience, unique en son genre (en tout les cas...pour nous!), nous a permis de gouter à la sociabilite de chacun. Ca rapproche!  
Côté anecdote, de sortie pour dejeuner, nous étions à côté d’un couple où l’homme portait un uniforme policier. D’un coup, le patron nous enferme. Les campesinos passent et décident de s’arrêter dans cette rue. Le petit problème pour le monsieur policier, c’est son uniforme! Pas très bien vu de faire partie de la police et de l’armée vu le nombre de personnes assassinées ces derniers jours...Il voudrait pourtant bien sortir! Nous assistons donc à une transformation....le policier échange ses vêtements avec le patron! Pas vraiment du meme gabarit...un vrai sketch! Le même jour, nous sortons de cette cantine entourée de gens nous helant : „americains, rentre chez toi!"


...arrivés à la guesthouse, nous voila pris au piège. Le gardien referme précipitamment la porte de l’hotel. Dans la rue, un affrontement a lieu entre forces de l’ordre et gens de l’Alto. La maison est enfumée de gaz lacrymogènes, ça tire dans tous les coins. Obligés de quitter les chambres devenues irrespirables (ça brûle le visage, la gorge, et ça débouche toujours autant!), nous nous réfugions sur le toît. (Geraldine a tout de meme fait l’aller-retour pour chercher de quoi filmer cette sequence. Elle s’en souvient! C’est à moitié inconsciente qu’elle rapporte batteries et cassettes...). Là, tous présents pour assister au violent combat, nous nous demandons, malgré la splendide vue sur la cordillère des Andes et l’Alto, si cela va durer longtemps. Il fait un peu frais pour coucher dehors!... ça pète dans tous les coins, bombes lacrymos, cocktails molotov, batons de dynamite... un vrai feu d’artifice... les vitres volent en éclats. C’est finalement les forces armées qui auront le dessus bien qu’ils aient été dans une position de tir des plus pentues (exemple : Un policier tire sa lacrymo et se la renvoie...imaginez la scene!). Sur cette fin de journée chargée d’emotions, tous les gringos (c’est nous, les petits blancs!) vont se faire la „popote" et prendre l’apéro! Y a pas de mal a se faire plaisir!!!
Voilà donc pour ces quelques anectdotes...
Les jours se suivent...et se ressemblent! Toujours autant de militaires armés à chaque coin de rue, toujours autant de boliviens plein de colère et prets à faire la guerre civile si Lozada ne démissione pas.


La journée de vendredi fût des plus tendues, les militaires défilent de plus en plus nombreux (on aurait cru un 14 juillet sur les Champs – Elysées!) Dans l’avenue qui jouxte notre hotel, des centaines de militaires à pied, en voiture et en camion excortent 2 bus de touristes precipitamment évacués en avion militaire... encore des pistonnés! Toute une garnison stationne devant chez nous, le trottoir est encombré de munitions...

Vers 16h, une session extraordinaire du Congrès doit decider de la suite à donner aux évènements. Si Goni reste, c’est la guerre. S’il part, c’est la fête... ou plutot les vacances pour nous! Les TV arrêtent leurs programmes. Toute notre petite bande se regroupe dans le salon du proprietaire de l’hôtel pour assister à cette décision historique pour les boliviens.... et primordiale pour la suite de notre voyage! Comme la ponctualite bolivienne n’est pas des plus exactes, il nous faut attendre 21h09 (très précisement!) pour apprendre que Goni s’est enfui aux Etats Unis avec l’aide de l’armée péruvienne... Hurrrraaaa!
Toute la ville explose de joie, des feux d’artifices embrasent le ciel de la capitale. La Paz s’illumine tel un sapin de Noel. La guerre est finie! Nous allons enfin pouvoir partir! Après un véritable festin pour fêter ce moment inoubliable, notre petite communauté internationale decide de se mêler à la foule des boliviens dans le centre ville. La situation est insolite. Les boliviens nous applaudissent et nous remercient... pourquoi? Nous ne le saurons jamais! Ils nous offrent même à manger! Manson, notre collègue americain, se fait prendre en photo avec les forces speciales...qui prennent la pose. Les sourires sont revenus sur toutes les levres... boliviennes mais aussi les nôtres... et c’est, soulagés, que nous nous endormons.
 




Samedi matin, la vie dans la capitale a repris son cours...comme si de rien n’etait. Enfin presque. La Paz doit à présent panser ses plaies. Mais déjà les services d’hygiènes ramassent les poubelles qui empestent la ville depuis 10 jours, les services des ponts et chaussées démontent les barricades et commencent la reparation de routes. Et surtout, la circulation reprend comme avant. Bruyante, cahotique et polluante. Un vrai bonheur de retrouver ce brouhaha incessant...

 
Dans l’apres-midi nous montons dans l’Alto, à la rencontre du père Francois Donnat (suite à une commande d’article de Liberation). Lyonnais d’origine, il a quitté la France il y a 20 ans pour venir en aide aux pauvres de l’Alto. Il a activement pris part au conflit de cette semaine en organisant des piquets de grève de la faim. Et c’est au milieu de l’Alto, encore marqué par de violents combats, que Père Donnat nous raconte sa version du conflit. Le rendez vous est pris le lendemain pour partir à la rencontre du peuple de l’Alto en compagnie d’un journaliste de radio Pachamama... encore une perspective d’echanges et de rencontres inoubliables!...
 
Voilà, vous comprendrez certainement pourquoi vous n’avez pas reçu davantage de nouvelles mais la situation ne nous l’a pas permis... et les cybercafes, pas toujours ouverts ou accessibles au milieu des tirs de l’armée. Ca y est! C'est enfin fini! Nous vous donnons rendez-vous dans quelques jours, (merci de votre fidelité) pour des aventures moins militaires... certes! Plus touristiques...très certainement! Mais tout aussi intéressantes... pour sûr!
Hasta Luego!


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